Aliénés et déséquilibrés : regards sur les malades mentaux (1870-1910)

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Par Anne-Charlotte Pivot | Le 10 novembre 2023 | Imprimés

« Le grand public a peur des fous, dont il ignore tout d’ailleurs » affirme J. Roubinovitch, médecin aliéniste à l’hôpital Bicêtre dans son ouvrage Aliénés et anormaux en 1910, signe de la lente évolution des mentalités collectives en ce qui concerne les troubles mentaux. En France, avant le 30 juin 1838, l’État n’avait aucune obligation envers les personnes atteintes de maladies mentales. Ce paramètre change sous le règne de Louis-Philippe, obligeant ainsi chaque département à avoir un établissement spécialement destiné à soigner les « aliénés », qu’il soit public ou privé. Dans tous les cas, ces établissements, s’ils ne peuvent héberger que des « aliénés » se voient dans l’obligation de construire ou de libérer un local entièrement séparé pour ces malades qui nécessitent un encadrement et des soins spécifiques.

De nombreux établissements voient le jour et des médecins se spécialisent dans le domaine : ce sont des « aliénistes ». Littéralement, ce sont des soignants au service des malades « aliénés » c’est à dire des personnes à l’esprit dérangé si l’on en croit la définition historique. Le terme n’est plus utilisé en psychiatrie aujourd’hui en raison de son caractère discriminant et de sa portée « psychophobe». On parle désormais de schizophrénie, de trouble dissociatif de l’identité, de démence sénile, de dépression…

Longtemps marginalisées, nécessairement considérées comme dangereuses ou indésirables, les personnes atteintes de troubles mentaux ont subi toutes sortes de violences, de préjugés, de traitements médicamenteux injustifiés ou expérimentaux durant le 19e siècle et au début du 20e siècle. Dans les collections de la médiathèque, si aucun ouvrage n’admet les mauvais traitements infligés aux patients en psychiatrie, plusieurs identifient clairement les différents troubles et tentent d’en établir la définition et les causes.

Dans son Nouveau Traité élémentaire et pratique des maladies mentales, suivi de considérations pratiques sur l’administration des asiles d’aliénés » paru en 1876, le psychiatre Henri Dagonet établit un état des lieux des maladies mentales clairement identifiées, symptômes à l’appui. Il existe selon lui, cinq troubles majeurs, que sont :

  • La manie, état mental caractérisé par des degrés d’humeur, d’irritation ou d’énergie anormalement élevés. Elle constitue l’une des phases du trouble bipolaire et est, dans un sens, l’opposé de la dépression.
  • La lypémanie, qui correspond à la dépression aujourd’hui.
  • La mégalomanie, surestimation de ses capacités, elle se traduit par un désir immodéré de puissance et un amour exclusif de soi.
  • L’idiotie, ancien terme médical, décrivant la condition de personnes dont le quotient intellectuel (QI) était considéré comme bas.
  • Le crétinisme, ensemble de troubles physiques et de retard mental, liés à une insuffisance thyroïdienne par carence environnementale en iode.

Comme il était d’usage à l’époque, les malades étaient souvent photographiés contre leur gré. Véritables objets de fascination, que ce soit en terme d’étude scientifique ou pour le grand public, il était fréquent de se servir de leur image afin d’évoquer une pathologie en particulier, comme si les symptômes mentaux se traduisaient physiquement de façon différente selon le trouble. Cela est vrai pour le crétinisme, en raison de la présence de goitre, cependant il s’agit désormais d’une théorie totalement invalidée scientifiquement, puisque hasardeuse.

Dans la continuité des travaux de Dagonet, le médecin Jacques Roubinovitch aborde la question d’une toute autre manière. Il emploie les termes « aliénés » et « anormaux » avec précaution et dénonce la marginalisation systématique de ceux que la société considère comme des « fous ». L’objectif de son ouvrage est davantage de déterminer les causes des troubles psychiques. Selon lui, les causes principales sont les suivantes, par ordre de prévalence :

  • L’alcoolisme
  • La syphilis
  • La drogue
  • L’épilepsie
  • Les démences inexpliquées

Les parents alcooliques, pouvaient générer, selon le médecin, des enfants « dégénérés » physiquement et mentalement. Pour valider sa thèse, l’auteur s’appuie sur les photographies des pages 13 et 28 qui illustrent un groupe d’enfants malades, ainsi qu’un enfant d’ouvrier atteint « d’idiotie ». En ce qui concerne la syphilis, il reste assez évasif en raison de la grande variété de symptômes possibles. Reste que cette maladie était connue pour s’attaquer aux fonctions physiques et mentales des personnes infectées. Les différentes démences sont en revanche bien décrites, notamment :

  • Les déments victimes d’hallucinations comme les personnes photographiées p.46-47.
  • Les déments avec manifestations physiques p.50-51
  • Les déments mentaux comme les « Zoomanes« , personnes persuadées qu’un animal habite leur corps (p.84-85) ou les « persécutrices amoureuses », les érotomanes (terme anachronique pour l’époque) qu’il décrit comme des personnes jetant leur dévolu sur l’homme de leur rêve et s’imaginant une relation amoureuse avec eux au point de multiplier les écrits, les discours, les tentatives d’homicide, de chantage ou de suicide.

Au début du 20e siècle, on distingue également « affaiblissement mental », « affaiblissement physique », « affaiblissement intellectuel » et « affaiblissement démentiel ». En effet, si l’on en croit les travaux de la première femme aliéniste de France, Constanza Pascal, l’affaiblissement démentiel se définit comme le « stade ultime de la déchéance intellectuelle ». Il peut se traduire de différentes manières, selon le degré d’atteinte et outre la perte d’autonomie psychique :

  • Incohérence des mouvements ou du discours
  • Perte irrécupérable de facultés (physique ou psychique)
  • Des paralysies physiques partielles ou générales, réelles ou « imaginaires »

Ainsi, le dément se distingue de « l’aliéné » dans le sens où les symptômes de démence apparaissent alors que le sujet ne présentait aucun trouble clinique manifeste avant de perdre, plus ou moins complètement, ses facultés mentales. La forme la plus fréquemment identifiée est la « démence sénile » qui touche particulièrement le sujet âgé en relation avec des pathologies dégénératives, cependant la « démence précoce » est également très fréquente et en fait l’objet principal de l’ouvrage du Dr Pascal. La « démence précoce » touche toute personne âgée de moins de 50 ans, victime de perte d’une ou plusieurs facultés mentales. Cela va de la perte de la faculté de jugement comme dans le cas de la « schizophrénie » (maladie que l’on comprenait assez mal à cette époque) à la maladie d’Alzheimer identifiée en 1907.

Ces ouvrages aux points de vue assez divers nous renseignent sur les évolutions de la psychiatrie et la perception des maladies mentales au début du 20e siècle. Paradoxalement, si les sujets atteints de troubles font l’objet de nombreuses publications, en vue d’identifier les différentes maladies, on ne trouve pas de trace des traitements qui leur sont administrés, preuve que l’on considérait la folie comme une « cause perdue » de la médecine.

Pour approfondir le sujet, les travaux de Pinel -auteur de la première classification des maladies mentales – Esquirol, médecin aliéniste à l’origine de la loi du 30 juin 1838 qui visait à protéger et à prendre en charge les malades relevant de la psychiatrie ; Morel, qui a beaucoup travaillé sur l’idée de dégénérescence ; Lasègue, l’un des premiers médecins à s’être intéressé aux troubles psychosomatiques ; Magnan, l’un des partisans de la sur-médicamentation des malades (position aujourd’hui contestée) et Séglas, grand spécialiste des délies et des psychoses sont intéressants.

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1 Commentaire

  1. martine demessemacker

    particulièrement intéressant cet article !

    Réponse

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